Ogma, un marqueur qui résiste

En périphérie de Dijon, l’atelier Ogma ne fait pas que marquer du textile et des objets. Il incarne une certaine idée de l’artisanat : engagé, local, et résolument à contre-courant des logiques industrielles mondialisées. À sa tête, Thibaud Cachot, dirigeant atypique, historien de formation et défenseur acharné des TPE. Rencontre avec un marqueur qui refuse de disparaître.

Dans une zone d’activité perchée au nord de Dijon, à Talant (Côte-d’Or), Ogma occupe un local parfois trop petit pour ses ambitions mais suffisamment vivant pour raconter une histoire. Ici, les machines tournent, les presses chauffent, les brodeuses ronronnent. On y croise des apprentis, un chef d’atelier polyvalent, un graphiste, et une équipe administrative soudée. Huit personnes au total, dont la moitié à l’atelier. Une petite entreprise, au sens noble du terme. À la tête de cette structure : Thibaud Cachot. Un patron qui tranche avec les figures classiques du secteur. « Je suis historien à la base », rappelle-t-il d’emblée. Diplômé en communication politique, il n’était pas destiné au marquage textile. Et pourtant…

Trajectoire tortueuse

L’histoire commence en 2003 avec une petite structure baptisée CMT. En difficulté, elle est reprise autour de 2010 par d’anciens cadres proches du réseau Intersport. En 2014, Thibaud Cachot pousse la porte de l’atelier… pour réparer un ordinateur. Deux jours plus tard, il revient. Et ne repartira plus. « Sans être péjoratif, c’était un atelier de retraités, presque un passe-temps, générant 50 000 euros de chiffre d’affaires par an, avec un plotter, une imprimante, et une clientèle quasi exclusivement sportive », se souvient le dirigeant. Il apprend sur le tas, et finit par racheter des parts. En 2017, l’entreprise déménage, change de nom et devient Ogma. L’activité démarre vraiment mais le Covid marque un tournant brutal. Le chiffre d’affaires chute de 40 %. Peu demandeur d’aides financières par choix personnel, Thibaud Cachot fait le dos rond – tout en lançant le principe peu répandu d’une semaine de travail de 4 jours, qui perdure encore aujourd’hui. Puis la reprise s’amorce, lentement d’abord, et de façon plus spectaculaire ensuite.

En 2023, Ogma double son chiffre d’affaires pour atteindre 600 000 euros. Une réussite évidente, mais qui révèle également les fragilités structurelles des TPE. « Quand on passe d’un fonctionnement artisanal à des volumes plus importants, tout change : les besoins en fonds de roulement, les délais de paiement, la gestion du personnel. Et personne ne m’a appris ça », confie le dirigeant. Les délais clients à 45 ou 60 jours, les investissements nécessaires, l’embauche parfois trop rapide… Ogma frôle l’asphyxie financière. Un licenciement devient inévitable. Une décision douloureuse mais vitale. Aujourd’hui, l’entreprise a retrouvé un équilibre et les fins de mois ne sont plus des combats permanents. Le fonds de roulement se reconstitue. Et surtout, la stratégie s’est affinée.

Diversification et hyper-spécialisation

Longtemps dépendant du sport, Ogma a tiré les leçons de la crise sanitaire. « Le Covid m’a appris une chose : ne jamais dépendre d’un seul marché. » L’atelier s’ouvre depuis à d’autres secteurs : artisans, entreprises, institutions… et même le secteur militaire. Un paradoxe assumé par ce dirigeant volontiers antimilitariste, mais pragmatique. « Je préfère comprendre mes clients plutôt que les caricaturer. Et surtout, je préfère avoir plusieurs piliers économiques. » Fort d’une belle réputation et d’un atelier étoffé (DTG, DTF, broderie…) géré par un jeune technicien expert, Ogma devient aussi sous-traitant pour des agences de communication, des magasins de sport, mais aussi des plateformes en ligne. Le flux de commandes est désormais équilibré tout au long de l’année.

Mais dans le marquage, la concurrence reste féroce. Les grands acteurs européens, basés en Pologne ou aux Pays-Bas, cassent les prix et raccourcissent les délais. Beaucoup d’ateliers français ferment. « On ne peut pas lutter sur les volumes. Alors on se bat sur ce que les autres ne savent pas forcément faire : les très petites séries, les demandes complexes, les placements millimétrés, l’ultra réactivité, etc. » C’est là que l’hyperspécialisation d’Ogma devient une arme. D’autant plus que le dirigeant aime trouver des solutions pour marquer des supports atypiques, tels que des pantoufles ou des casques de pilote automobile. Sans parler des tests menés par l’atelier dans le domaine de l’intelligence artificielle. 

Engagement assumé

Administrateur à la CPME de Côte-d’Or, une organisation patronale interprofessionnelle représentative au niveau national, engagée au service des TPE-PME, Thibaud Cachot ne cache pas ses positions. Sur LinkedIn auprès de ses 4 000 abonnés comme dans les instances professionnelles, il dénonce la dégradation des conditions économiques des TPE, l’allongement des délais de paiement, ou encore le manque d’accompagnement des jeunes migrants. « Les petites entreprises sont en train de crever, lance le dirigeant. Si elles vont mal, ce n’est pas un problème individuel, c’est que le système ne fonctionne plus. » Son discours dérange parfois. Mais en étant honnête et transparent sur son quotidien, il trouve un écho croissant dans un secteur en tension, dans la région dijonnaise comme ailleurs.

Autre combat majeur : la formation. Ogma emploie plusieurs apprentis, parfois venus de Lyon ou Bordeaux faute de filières locales adaptées. « Les métiers de l’impression sont invisibles. On ne les montre pas, on n’en parle pas. Résultat : personne ne sait que ça existe. » Engagé auprès de l’Éducation nationale, Thibaud Cachot milite pour la création de plateaux techniques, d’écoles de métiers, et d’actions de sensibilisation dès le collège. « Il y a du travail et des débouchés, et le métier a du sens. Mais tant qu’on continuera à dire que les emplois manuels sont des voies de garage, on ira droit dans le mur. »

Ogma n’est ni une start-up, ni une usine. C’est un atelier vivant, ancré dans son territoire, qui cherche aujourd’hui un nouveau local pour créer un showroom, mieux accueillir ses clients, et continuer à grandir sans se renier. À l’heure où le marquage textile se standardise et se délocalise, Ogma fait le pari inverse : celui de la proximité, de la compétence et de l’engagement. Un marqueur, au sens propre comme au figuré.

Article écrit par :
Bertrand CLERMONT-GENEVI

Rédacteur en chef C!mag